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Le PoèteElle était empreinte de préciosité et aimait que l'organisation des choses fût adoptée selon un rite particulier au Feng Shoui défini précisément dans un des livres de Karen Kingston.

Elle le reçut comme d'accoutumé, sans trop de forme de convenance ou de condescendance ; il était là pour une nuit, pas plus !

« Tu peux dormir ici, si tu veux ; mais pas avec moi ! »  lui avait-elle dit d'un ton on ne peut plus affirmatif qui le convint sur des intentions qu'il n'avait pas. Puis il en aimait une autre. Depuis un an et plus, il pensait à la même ; toujours elle qui venait le visiter dans ses rêves, le matin, quand aux alentours des quatre heures, le sommeil le quittait...

Il n'avait rien répondu ; car il n'y avait rien à dire. Il ne l'aimait plus depuis longtemps. Il la regardait sans ressentir de sensations qui eussent développé une passion nouvelle pour cet être devenu presque insignifiant. Elle lui était apparue familière à tel point qu'il en éprouvait de la compassion pour sa situation ayant atteint un niveau de complexité psychologique inquiétant : elle s'était fourvoyée avec tellement d'hommes que le remords la rongeait ; mais sans plus. Comme toutes ces femmes qui à un moment sont perdues dans l'existence et ne savent plus qu'elle décision prendre pour que leur vie devienne moins pénible, elle faisait le bilan de sa vie et concluait, toujours avec cet orgueil vicéral, que "maintenant, elle repartait sur de bonnes bases." Cependant elle voulait afficher une attitude désinvolte avec la sexualité dont elle résumait la pratique au simple rapport de chair :

« les femmes ont besoin des hommes ; mais pas jusqu'à se prostituer pour coucher avec n'importe qui pour assouvir une envie hormonale ! » lui lança-t-elle de façon insolente, histoire de lui faire comprendre que s'il avait envie de tirer un coup ; eh bien !, il pouvait aller voir ailleurs ! Des femmes, il y en a suffisamment pour tous les goûts ! Certaines d'ailleurs étaient dévolues à cette triste tâche !

En montant dans la chambre qu'elle lui avait assignée pour dormir, il passa devant la sienne. Il remarqua qu'un livre était déposé sur sa table de nuit. Les rideaux mauves étaient tirés ; mais les volets n'avaient pas été clos. Le lit n'avait pas été défait ; il n'y avait aucune trace d'ébats laissés par de moelleux coussins soigneusement disposés ; témoins irréfutables immobiles de ses nuits. Il franchit discrètement le seuil et saisit le bouquin pour en lire le titre.

Jim Harrison « Légende d'automne. » Collection 10/18.

Il l'ouvrit au hasard et tomba sur le Chapitre trois. Il lut et fut étonné par cette introduction au récit :

« Nous revenons maintenant à notre point de départ et le récit devient chronologique, une illusion bien rassurante pour ces gens qui demeurent encore soumis aux notions du passé, du présent et du lendemain. »

 

Comme si la destinée le suivait pas à pas, il se reconnut dans cette interprétation des faits définis dans cette lecture.

 

Son « point de départ » pour lui était cette remise en question régulière qu'il appliquait sur lui-même afin de déterminer qu'elle option lui serait favorable pour l'occurrence présente. Il en usait sans opportunisme ; mais faisait en sorte que les circonstances fussent à propos pour en tirer un maximum de bienfaits.

 

Quant à « l'illusion bien rassurante » elle relevait pour lui de cette magie de la vie moyennant laquelle il faisait et défaisait les rêves itératifs qui lui permettait de vivre dans cette virtuelle notion « d'anachronisme » évoqué par Jim Harrison dans son livre. Certes ce n'était pas la même interprétation déductive de cette application métaphysique qui cependant avait quelque analogie avec celle de l'auteur, vaguement expliquée.

 

Il devait toutefois admettre et surtout reconnaître, ne fût-ce que pour que sa conscience le maintînt en paix perpétuelle, qu'il appartenait bel et bien à « ces gens qui demeurent encore soumis aux notions du passé, du présent et du lendemain. » Il en était complètement imbu, à tel point que toute sa vie avait été et était toujours orientée par ces notions intemporelles qui avaient fini par lui échapper définitivement. Il ne maîtrisait plus le temps, comme autrefois, quand il en rythmait les cadences infernales et qu'il lui insufflait toute sa pensée et même lorsqu'il l'asservissait à la créativité ! Il avait tellement saisi les fondements de l'existence qu'il s'était complètement détaché des êtres ne retrouvant aucune originalité, voire singularité, chez les communs mortels auxquels il appartenait désespérément. Et s'il revenait très irrégulièrement chez elle, ce n'était que pour lui apporter un secours inespéré qui l'eût aidée dans son quotidien. D'amour, il n'en avait plus à dispenser, que ce fût à elle ou bien à une autre. La vie venait de lui assigner sa résolution ultime : celle de se résigner à préparer sa postérité ! Il avait toujours su par on ne sait trop quel phénomène surnaturel que de son existence, de son vivant, il passerait inaperçu et qu'il devait attendre la postérité pour que la littérature retînt son œuvre ! Ce qu'il ne voulait pas et redoutait avec effroi, c'était de mourir dans son lit, alité par la vieillesse l'ayant forcé à abdiquer devant la force virginale de l'existence ! Au pire, il opterait le moment venu pour l'overdose, comme tous ceux qui ont préféré finir dans l'élan du voyage intemporel, à travers des dimensions sublimes.

Alors, cette-nuit-ci, en ayant trouvé le sommeil particulièrement agréable, il décida sans aucune raison déterminée de se mettre en quête d'une femme ; d'un être d'exception dont il connaissait déjà l'existence et dont il savait qu'elle serait la seule à lui apporter la félicité du bonheur.

 

Jean Canal 7 août 2011.  

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