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      Il valait mieux pour moi de n'être pas dans la réalité ; car j'aurais pris conscience de l'Amour que je n'aurais pu vivre avec Elle. Alors je me la représentais sous forme de rêve, de forme irréelle évaporée dans l'espace temps. Néanmoins, lorsque une maîtresse me lassait et que je me retrouvais seul, Grid revenait dans mes pensées, jusqu'à en pleurer. C'est pour un tas de raisons que je la fuyais pour ne pas en souffrir de la voir, seulement de la voir. Je compris que je l'aimerai encore longtemps, très longtemps.


 

 

jean à Marseille

Illustration Littéraire.

Jean Canal au clair de lune, méditant sur les raisons de l'existence...

 

 

 058.jpg

 

Jean Canal pensant à sa bien aimée, rêvassant à la lune...

 

"Ma Grid bien aimée ! "

 

"Oui, mon grand Fou ?!"

 

"Regarde, c'est le croissant de la fertilité qui se dévoile parmi les étoiles étincelantes dans la clarté de la nuit ; les planètes semblent graviter autour du halo laiteux de l'astre sélénite... à l'instar des mystères de l'ovulation n'optant que pour un seul élu, parmi des milliers de prétendants."

 

"Quelle allusion, fais-tu donc ?"

 

"Dans l'antiquité, les Anciens Sages appelaient cela le croissant fertile. C'est de ce lieu que naquit l'humanité raisonnée et de ce même lieu encore se formèrent les civilisations intellectuelles dont la Grèce antique qui berça de sa culture le pourtour de la Méditerranée..., au demeurant l'humanité !"

 

"Et cela signifierait quoi, selon Toi, ô mon petit Fou ?"

 

"Non pas d'après mes dires, mais en accord avec ceux qui détiennent un savoir ancien transmis jusqu'à moi. Les textes sont intrinsèquement formels sur ce sujet. C'est une période très favorable aux gestations. Les femmes peuvent féconder durant ce cycle précisément afin d'épouser les formes arrondies de la lune pleine."

 

"Aurais-tu une idée bien déterminée derrière la tête, mon grand Fou ?"

 

"Je me disais que si le moment convoque en nous un désir semblable à celui de la fécondité, le temps plaide forcément en la faveur d'une union plus intime, en ces instants propices. Le moment serait donc venu de donner à l'avenir un héritier pour l'âge d'or, tant attendu des prophètes depuis l'époque de Virgile. "

 

"Et tu crois que ce croissant de lune est véritablement un signe révélateur, pour nous deux ?"

 

Non, mon grand Amour, pour nous trois..."

 

"Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem."

 Virgile.

 

 

 

 

Critique du soir... Jean Canal conte fleurette à son amourette..., au lit, le soir, avant de s'endormir...

 

"Mon petit cœur, j'ai découvert à la Bibliothèque Nationale de France ce recueil de poésie intitulé "Le Buveur de Coquelicots", édité en l'an 96. Certains poèmes dates de L'an 87. Le poète en question était une espèce d'original aux allures étranges, nous dit le biographe. Il fréquentait très peu de gens, n'avait que de rares maîtresses et vivait seul, sans amis, ni relations fidèles. Il se défia des êtres, jusqu'à la fin de sa vie qui fut baignée de nostalgie dans un spleen baudelairien. Un grand Amour perdu l'aurait blessé, continue son biographe. Ses lieux préférés étaient les cafés où il s'asseyait durant des heures à rêvasser et à croquer de sa plume les histoires qu'il a consignées dans ces recueils de nouvelles et ses romans. Ainsi, Il aurait laissé plusieurs ouvrages de littérature qu'il prit soin de déposer à la BNF. C'est un drôle de personnage, tu ne trouves pas ?"

"Peut-être avait-il ses raisons que seul le cœur connaît ? Il est donc très célèbre, alors ?"

"Hélas ! non, mon petit cœur, il passa inaperçu. Personne ne le reconnut. Ses contemporains l'avaient oublié, comme il vivait en retrait de la société, il disparut en ayant préservé tous ses écrits de la perte du temps. C'est pour cette raison que je peux te lire une des plus belles compositions de sa verve."

 

A Elle

A l'instar

Des palpitations ailées

De la vanesse printanière,

Les cils de vos yeux

Eventent éperdument

Notre mélancolie..."

 

A Grid, la jolie fille au violoncelle...

« Grid »

« Oui, mère ? »

« Il faut te préparer. C'est l'heure, ma fille. »

Le matin, elle dut quitter le foyer familial pour la nouvelle vie à laquelle ses parents la destinaient, du moins jusqu'à l'âge du mariage. Tandis qu'elle était en train de s'affairer aux tâches ménagères coutumières, sa mère l'interpela pour lui rappeler son nouveau devoir. Une place de servante chez des bourgeois de la ville.

Elles s'embrassèrent tendrement, comme seule une mère le fait avec sa fille ; c'est-à-dire comme si elle se revoyait à son âge avec sa propre mère. »

Elle était maintenant sur la grande place où les échoppes des marchands de tissus, de draps et d'étoffes étalaient leurs articles de confection.

Elle se rendit en la demeure sise sur un des nombreux canaux qui traversaient la ville.

Elle se présenta à la maitresse de maison qui lui assigna ses tâches domestiques. Le peintre la vit et lui demanda de poser pour lui.

Le turban turque qui scindait sa tête était fait d'un mélange d'outremer et de blanc ; le foulard qui retombait de sa coiffe, sur ses épaules, était lui jaune éclatant. Elle était maintenant présentée de trois quarts, assise, le visage tourné vers la gauche. Ses lèvres humectées reflétaient un filet de lumière du jour qui pénétrait timidement dans la pièce, par les fenêtres. La bouche, qui était à peine entrouverte, laissait apparaître sa jolie dentition émaillée. Ayant pris place sur un siège sans dossier, elle portait un vêtement de cotonnade modelé avec de l'ocre clair qui révélait le col blanc de ladite confection, reflétant ainsi la perle lisse suspendue au lobe de son oreille gauche. Le teint pimenté d'un rouge écarlate doux accentuait cependant la peau blanche de la jeune fille à la perle et au turban que Vermeer peignit vers 1665.

 

Sans précision de date exacte, néanmoins, nous savons que l'artiste réalisa ce portrait entre la présente année et celle qui suivit.

C'est sur les recommandations du père de la jeune-fille qui découvrira sa beauté, une fois l'œuvre réalisée, que Vermeer se mit à l'ouvrage, honorant une nouvelle commande.

Nous sommes au XVII° siècle, le peintre s'efforce d'honorer les commandes de tableaux que lui passent les collectionneurs et marchands. L'artiste n'a souhait que de créations. Il s'enferme dans des compositions de personnages posant pour différents motifs. Il fera de cette enfant le chef d'œuvre connu.

 

II

 

L'invitation tomba dans la boîte à lettres, alors qu'il n'attendait plus rien, ni de personne, ni même de lui seul ! Il se rendit là-bas, où Grid donnait un concerto de Bach pour violoncelle, en solitaire. On lui demanda instamment :

« C'était où ?»

« Quelque part !»

« Mais où quelque part ?!»

« N'importe où, puisque c'était Elle...»

« C'était bien ?»

« Oui ! C'était même très beau. C'était un peu comme l'Amour... avec l'identique cadence du rythme soutenu par l'archet qui, en des mouvements de va-et-vient langoureux, n'en finissant plus de durer, joua toute la nuit...»

« C'était qui ?»

« C'était Elle...»

« Qui Elle ?»

« Eh bien !, Grid ! »

Vous étiez nombreux ? »

« Il n y avait personne d'autre que Elle !»

 

16 décembre 2010

 

III

 

« Elle avait tout pour être heureuse, vous savez Monsieur », me dit la vieille dame, avec qui je m'entretenais depuis bientôt trente minutes.

Elle en était venue à me parler de sa fille, après avoir évoqué sa vie, en énumérant les principales étapes d'une existence qui commençait par les grands parents mariés en la Basilique Saint-Sernin, à Toulouse, où ses parents avaient convolé également en premières noces.

Simone était née au Liban en 1921. Une véritable antiquité historique. Une faconde intarissable dont je ne suivais déjà plus le récit circonstancié qu'elle me faisait de sa vie et de celle de ses aïeux. Elle s'était retrouvée ici, c'est-à-dire aux termes de Barbazan, au pied des Pyrénées, après avoir vécu son veuvage au bord de la méditerranée, à Menton. Alors, je l'avais rencontrée au hasard de mes ballades en solitaire, d'une façon inattendue, comme toutes ces personnes âgées qui sont livrées à une solitude non choisie. Elle m'avait salué, tandis que je me dirigeais vers les vestiges des termes abandonnées au temps qui les avait façonnées en stèles mémorables de la Belle époque. L'endroit n'avait rien perdu de son charme d'en temps. La chapelle et les chemins qui y menaient étaient toujours entretenus. Les sources coulaient encore, mais plus personnes ne venait y prendre des bains.

« Elle s'était mariée, à dix-neuf ans avec un pilote de ligne, reprit la vieille dame, en parlant de sa fille. Elle avait tout pour être heureuse, vous savez» continua-t-elle, comme pour la culpabiliser du changement pour lequel sa fille avait délibérément opté.

«Elle le quitta, après des années de mariage, pour son premier amour qu'elle aimait toujours ! Vous y comprenez quelque chose ? Un saltimbanque qui n'avait pas de métier. Il faisait de la photo, sans être photographe et écrivait des livres sans être écrivain ! C'est étrange, vous ne trouvez pas ?»

Comme je ne répondis pas, elle reprit de plus belle.

«Elle le retrouva plus de dix ans après et eut une fille avec lui : un garçon qui n'avait pas de métier, pas de situation et même pas d'argent, Monsieur ! Vous vous rendez compte ?!»

Comme je ne disais toujours rien, la vieille dame, continua.

«Elle en était éprise ! Elle était amoureuse ! Moi, je pense qu'il l'avait ensorcelée ! Enfin, Monsieur, ce n'est pas normal ! On ne quitte pas un homme avec une profession honorable pour un va-nu-pied, une espèce d'original qui ne fait rien de bon, vous ne pensez-pas ?!»

En en ayant suffisamment entendu, je me devais de prendre la défense d'un idéal de vie que je revendiquais depuis toujours, comme étant la seule manière d'aborder l'existence ! Je me fis l'avocat de sa fille, plaidant l'amour comme le seul délit sentimental que l'on pût lui reprocher. 

«L'amour passe avant tout, Madame, dis-je, sur un ton hautain, empreint de préciosité ! Les sentiments, cela ne se négocie pas ! Elle l'aimait et l'avait toujours aimé ! Les mariages arrangés, les époux rencontrés sur des critères professionnels ou encore par rapport à un âge de convenance, tout cela est voué à l'échec ! Et vous voulez que je vous dise sincèrement ?»

«Oui dites-moi, Monsieur ; car j'aimerais comprendre.»

«Votre fille a bien fait ! Et vous devez comprendre aussi que c'est votre éducation qui lui fit épouser ce pilote, sans doute très gentil, avec des principes plein de prévenances. Cultivant à foison des relations oiseuses qui appauvrissent plus qu'autre chose ! Il devait être loin, très loin de cet Amour qu'elle attendait, chaque instant que la vie fit passer langoureusement !»

 La vieille dame voulut répondre :

«Mais Monsieur !»

Mais je repris de plus belle.

«Non, taisez-vous ! Je vous dis qu'elle a eu raison de le rejoindre et de l'aimer, que ce fût dans la pauvreté matérielle et la rupture familiale ! Car pour inculquer des bonnes manières et des principes à la con ! Vous êtes tous bons !»

«Mais, Monsieur, je ne vous permets pas !»

«Taisez-vous et écoutez-moi ! L'Amour n'a pas de prix. Il ne fait pas de concession ! Il n'y a aucun compromis à passer avec lui ! Et tous ceux qui s'opposent à lui, comme finalité dans l'existence, eh bien, ils sont balayés par le bonheur qui a fait que votre fille a été heureuse tout le restant de sa vie ; car elle morte, n'est-ce-pas ?»

«Oui, Monsieur. Elle est morte ! Il y a longtemps !»

«Et vous voulez que je vous dise ce que je pense ?!»

«Au point où j'en suis, vous en avez tellement dit.»

«C'est vous qui l'avez tuée ! Avec votre éducation qui détourne la propension des êtres de devenir ce qu'ils veulent être et être ce qu'ils aspirent à devenir !»

La vieille dame ne dit plus rien. Elle me regarda avec un air décontenancé, presque atterrée par ce qu'elle avait entendu. Personne n'avait jamais osé lui parler ainsi !

«Adieu, Madame,» lui dis-je, en la toisant de façon suffisamment insolente, pour l'inciter à réfléchir sur toutes ces années qu'elle avait passées à croire à autre chose que la vérité de sa fille.

 

Et la société s'était maintenue dans cette tradition : un instituteur épousera une institutrice. Un professeur idem. Etc. Etc. Nous en étions encore là ! Et cela après des années de manifestations des femmes pour libérer l'avortement ; pour dire non à un gosse non désiré ; pour refuser d'être des mères sans avoir été des femmes. Et l'homme qui avait mis au point la pilule contraceptive, avait-il pensé au plaisir des hommes ou bien à celui des femmes ?! Bref ! Je ne voulus point me lancer dans des réflexions qui n'étaient pas à propos. Au moment de partir, alors que j'avais déjà emboité le pas, la vieille dame qui s'était absentée un court instant, revint une photo à la main :

«Monsieur, ne partez pas ! J'ai quelque chose pour vous !»

Elle avait dans la main une enveloppe de laquelle elle sortie une photographie.

«Regardez, me dit-elle, c'est la photographie de sa fille. Elle lui ressemble, comme deux gouttes d'eau. Elle est violoncelliste au théâtre du Capitole. Elle donnera un concerto à la Halle au grain, bientôt. J'aimerais que vous lui disiez tout ce que vous venez de me dire. Je vous en prie, faites-le pour moi, pour sa mère et surtout pour elle.»

«Oui, si vous le voulez. Je le ferai pour vous aussi.»

La dame qui me regardait partir et à laquelle je n'avais pas dit au revoir, m'interpella à nouveau :

«Monsieur, vous ne m'avez pas dit qu'elle était votre profession :»

«Je n'en ai pas ! Je fais de la photo et j'écris des livres ! Au fait comment se prénomme la fille de votre fille, que je puisse la reconnaître ?»

«Elle porte le même prénom que sa maman : Grid !»

 

 

Février 2011

 

Jean Canal extrait "Recueil de Mémoire", publication mai 2011.


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